Plans de comptables (2016)


Je trinque avec mon gobelet en plastique à demi plein d’un mauvais jus d’orange. Je me bénis d’avoir joué mon rôle durant toutes ces années… Celui de cette femme sans vie, sans envie, qui ne mange que pour se nourrir, qui ne boit pas une goutte d’alcool et qui ne s’autorise guère plus qu’une cigarette ou deux par an. Cette femme terne, qui ne rit presque jamais, qui n’a jamais noué de liens d’amitié avec aucun de ses collègues… Une comptable bien triste, comme on se les imagine quand on ne les connaît pas… Cette collègue qui part à la retraite dans quelques heures…

Un regard sur la bouteille de mousseux à demi tiède m’a convaincue de ne pas tout leur dévoiler, comme je me plaisais à rêver de le faire.

Un échange de regards en silence, son sourire grimaçant… le mousseux est donc bien aussi mauvais qu’il en avait l’air !

Je suis celle pour qui le pot a été organisé, je devrais être le centre de l’attention, mais personne ne semble se souvenir que je suis là. J’ai pourtant trinqué avec chacun…

Je regarde ces gamines, qui auraient pu être les miennes, si j’avais eu des enfants, tellement sûres d’elles, de leur pouvoir de séduction… Je regarde ces gamins, qui auraient pu être mes fils, entre fanfaronnades et sens des convenances… Je les regarde se régaler à l’avance de la vie qui s’offre à eux, ils pensent encore qu’ils la croqueront à pleines dents… Je les regarde et je me souviens…

J’avais à peine 35 ans et déjà 15 ans d’ancienneté, j’avais gravi un à un tous les échelons… Je travaillais seule dans mon grand bureau, seule au milieu de mes registres. La société prenant de l’ampleur, il a fallu recruter un autre comptable. On m’a demandé si ça ne m’ennuyait pas de partager mon bureau. De toute façon, aurais-je eu la possibilité de refuser ?

Avant même qu’il n’arrive, je l’avais reconnu. J’avais entendu les murmures de couloirs… Tu as vu le nouveau comptable ? Ils iront bien ensemble ! Ah ah ! Ça va être joyeux dans le bureau ! Ah ah ! T’imagines l’ambiance ? Ah ah !

Il est entré, précédé du chef du personnel –on les nommait encore ainsi, à l’époque– échange de noms comme on se tend des cartes de visite. Le chef du personnel parti, il a pris place au bureau qui avait été installé le vendredi précédent. Il s’est penché sur son registre, moi sur le mien. Une heure de labeur s’est écoulée en silence.

Toc toc…

Vous venez boire un café avec nous ?

Je ne bouge pas de ma chaise, j’ai à peine relevé la tête.

Non merci. Je préfère vérifier ce bilan…

Sourires contrits. La porte qui se referme. Les rires étouffés et des chuchotements dans le couloir… Les pas qui s’éloignent.

Je tourne la tête de la porte close vers lui. Échanges de regards. Nous nous reconnaissons. Sourires. Il approche sa chaise près de la mienne.

Alors… ce bilan… que vous inspire ce bilan ?

czi0hinvqae5hngIl joue un rôle tout comme moi ! Pourvu qu’on puisse le jouer ensemble ! Toute à cette pensée, mes yeux plantés dans les siens, je descends sa braguette. Impressionnée par ce que je sens sous mes doigts, je jette un regard furtif vers son sexe et reste ébahie.

Oh !

Sa main sous ma jupe, qui découvre le secret de mes dessous.

Vos bas sont charmants sous mes doigts, ma chère… !

Je n’oublierai jamais cette première branlette et le rituel, la formule magique qui annonçait les suivantes « N’y aurait-il pas une erreur ? Si nous vérifions ça ? »

Vingt-cinq ans d’étreintes quotidiennes, sur nos chaises, sur nos bureaux, sous nos bureaux…

Je le regarde faussement absent. Je sais qu’il pense aussi aux plaisirs des bonnes levrettes à l’abri des archives poussiéreuses du deuxième sous-sol. Notre façon de fêter Pâques en y rangeant les documents comptables de plus de cinq ans.

Vingt-cinq ans d’éclats de rire, de restaurants gastronomiques, d’ivresse dans les suites luxueuses des grands hôtels.

Vingt-cinq ans de bonheur secret, de plaisirs que nous nous offrions grâce aux petits centimes que nous détournions ici et là, au gré d’une facture, d’une légère erreur comptable.

Non. Il vaut mieux ne pas laisser tomber le masque. Pas encore. Jamais.

Dans quelques mois, il prendra lui aussi sa retraite et nous nous envolerons vers ce petit paradis tropical que d’autres petits centimes égarés nous ont permis d’acquérir.

En cette nuit de Noël, je me lance un nouveau défi… une image tirée de mon dossier « Dessins érotiques » et mon stylo que je laisse courir sur les pages de mon cahier

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3 réflexions sur “Plans de comptables (2016)

  1. Lire ce texte a été mon petit plaisir du matin.
    Juste avant d’aller au bureau. Comment imaginer meilleure introduction pour une journée qui promet peu de relief ?
    Fermer les yeux, et songer à la vie secrète de nos chers collègues apparemment effacés.
    On efface ce qu’on veut cacher…
    Joli défi !

    Aimé par 1 personne

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