La parenthèse se referme (2016)


Anastase aurait pu chanter cette chanson, il a la même voix grave et vibrante… j’aurais pu l’accompagner même si ma voix est moins aérienne…

Dimanche 4 septembre, début de soirée

Nous avons laissé les heures, les jours et les semaines glisser sur nous. Nous voulions oublier que la fin du mois d’août verrait se fermer cette parenthèse féerique dans nos vies.

Anastase se trouve désormais sexy et se regarde volontiers dans le miroir. Il est rentré un soir, le sourire plus éclatant que jamais…

– Une collègue m’a demandé le nom de mon parfum !

Et, la mimant en minaudant exagérément…

– … Tu sens trop bon… !

– Et que lui as-tu répondu ?

– Je suis resté mystérieux… j’ai marmonné un truc du genre « parfum sur mesure créé par un artisan »… Ne rigole pas, poupée ! Merde ! Arrête de rire ! Tu voulais que je lui réponde « Savon de Marseille et amour » ? !

Georges Delfau

Ce soir-là, nous avons fait l’amour en laissant la porte d’entrée entrouverte, comme nous l’avions déjà fait auparavant. Fallait-il y lire un signe quelconque ? C’est aussi le soir où Tom est devenu notre spectateur privilégié…

Lors de cette soirée où nous fîmes connaissance, lui et moi, l’idée nous est venue de laisser la porte entrouverte, si nous nous sentions prêts à être observés, « mais pas touchés » par Tom, qui venait de nous révéler ce secret qui lui pourrissait la vie depuis des années…

Tom aime se branler en s’imaginant regarder des couples faire l’amour. Tom n’ose pas aller dans les clubs spécialisés. Tom a peur de se faire surprendre en matant des couples dans les voitures ou dans les lieux publics. Tom est coincé entre ses fantasmes et toutes les bonnes et mauvaises raisons qu’il invoque pour ne pas les assouvir.

Nous lui avons proposé, le cœur battant, de venir nous regarder quand nous nous sentirions prêts à nous livrer ainsi et quand lui le serait à assumer cette envie. Nous avons convenu de ce code « la porte ne serait pas tout à fait close, tu n’aurais qu’à la pousser et entrer en silence »

Quelques jours se sont écoulés, une bonne dizaine, avant ce soir où Anastase est arrivé hilare à cause de la remarque de sa collègue. De notre côté, dès le lundi suivant, il nous arrivait régulièrement de ne plus fermer tout à fait la porte…

J’étais allongée sur la table, les cuisses grandes ouvertes, le sexe offert à la vue d’Anastase qui jouait de la guitare en observant l’effet de ses notes et de sa voix…

Anastase est taquin, il aime me toucher, me lécher, m’essuyer au moment où je m’y attends le moins… il aime faire de moi sa poupée d’amour, comme il le dit si joliment…

J’ondulais en essayant de ne pas toucher mon sexe, qui ne demandait que ça…

– Écarte tes lèvres avec tes doigts… écarte les plus ! Montre comme tu es excitée ! Écarte plus…

Il a posé sa guitare et alors que je pensais sentir la caresse de ses doigts, il a dit

– Approche-toi… regarde… admire l’amour que m’offre ma poupée… !

J’ai ouvert les yeux, me suis redressée et pour la première fois, je me suis vue jouir dans le regard de Tom. Il a fallu son sourire timide, sa voix presque inaudible pour que je réalise que je ne rêvais pas…

– Je… je peux ?

C’est par le même sourire qu’Anastase et moi l’avons autorisé à se débraguetter. Je n’ai pas vu sa queue, je ne pouvais détacher mon regard de sa main essuyant la sueur qui perlait sur son front… Ses joues semblaient clignoter passant du rouge à un blanc presque blême… Son sourire timide avait laissé place à un rictus proche du désarroi…

– Éloigne-toi, si tu as peur…

– Ou installe-toi comme tu le préfères…

– Vous… vous pourriez faire… comme si… comme si vous n’étiez pas tout à fait certains que je… que… que je vous mate ?

– Bien sûr !

Tom s’est dissimulé derrière le long voilage qui orne la fenêtre. Anastase était fébrile quand il m’a pénétrée en levrette. Mes mains posées sur le canapé, je me cambrais davantage que d’ordinaire…

Était-ce l’excitation ? Était-ce pour mieux m’offrir au regard de Tom ? Était-ce la preuve de l’amour, de la confiance que je porte à Anastase ?

Les questions s’évaporaient en même temps qu’elles se formulaient tant leur vacuité m’apparaissait évidente…

Je m’offrais à Anastase avec la même ardeur qu’il s’offrait à moi. Nos cris, nos mots d’amour si personnels ont accompagné cette première étreinte en présence de Tom… nous avons joui très intensément.

Anastase a regretté que Tom soit trop loin pour observer les frissons qui parcouraient mon dos pendant cet orgasme. Il a écarté mes fesses en s’exclamant

– Regarde ! Regarde, Tom comme son cul vibre quand elle jouit fort ! Et regarde comme ça me fait rebander direct !

Nous avons entendu un « Oh ! » mi-surpris, mi-émerveillé quand Anastase lui a montré combien il lui serait aisé de me sodomiser. Mais lors de cette première  fois, nous en sommes restés là.

Tom est sorti de sa cachette, s’est approché de moi…

– Je peux ?

– ???

– Tu me permets ?

Il a tendu la main vers mon bras, l’a caressé jusqu’à mon épaule…

– Ooohhh… !

Un peu déçue, je me demandais s’il venait de s’essuyer contre moi, quand il a cherché quelque chose du regard…

– T’aurais du Sopalin ou un Kleenex ?

Il avait joui dans son autre main ! Il a fallu quelques visites pour que je pose la question à Tom. Comme souvent, ce fut une question en forme de boutade…

– Je me demandais si ta peau est aussi douce que celle de la Fée…

– Et ?

– Elle l’est davantage.

Les visites de Tom font désormais partie de nos vies. Nous nous sommes apprivoisés. Il se cache parfois derrière le rideau, derrière une porte… parfois, il tourne autour de nous, observant en penchant la tête, en se dévissant le cou… Il lui arrive de s’asseoir sur le canapé, tout près de moi… Mais jamais il ne nous touche, jamais il ne nous demande de faire ci, de faire ça… Spectateur il est, spectateur il restera.

Quand il vient dîner avec nous, partager un verre ou regarder un film, nous n’évoquons jamais cette relation voyeur/exhibitionnistes… comme s’il s’agissait de personnes distinctes… Je ne saurais expliquer pourquoi.

portail-rouille-jacques-daugeron
Jacques Daugeron

Trolouinde devient plus séduisante à chacune de nos visites. Nous y avons passé chaque week-end depuis notre retour de vacances.

Nous aimons nous y retrouver tous les deux, y devenir des personnages de légende au gré de notre fantaisie.

Lors de notre avant-dernier séjour, alors qu’Anastase empruntait la petite route qui mène à la maison, au moment précis où on l’aperçoit derrière les arbres, il s’est exclamé :

– T’as vu ? Trolouinde nous sourit !

– Je me faisais justement la même réflexion… mais je n’ai pas osé le dire…

– Et pourquoi donc, ma poupée ?

– J’avais peur que tu n’y voies que le délire poétique de ton auteure préférée…

– Quand admettras-tu enfin que quand nous sommes ensemble, tout devient poésie ?

Il a arrêté la voiture et pendant que nous nous embrassions, du bout de ses doigts, dans une caresse légère et délicate, il a essuyé les larmes de bonheur qui inondaient mes joues.

Tous les inconvénients de Trolouinde sont devenus ses atouts. Nous avons abandonné l’idée de la retaper, de lui apporter le confort moderne, quand nous avons réalisé que c’est justement cet aspect qui nous permet de nous projeter dans les univers que nous nous inventons.

Quand Anastase joue au chevalier des temps jadis, même totalement nu, je devine, je vois son armure et son épée au bout de son bras tendu.

Quand je suis sa princesse prisonnière de ce dragon qu’Anastase vient délivrer, il lui est arrivé de redresser ma couronne imaginaire, parce qu’elle avait glissé dans notre fuite.

Nous aimons faire l’amour dans le jardin quand la nuit s’apprête à tomber, nous aimons essayer de ne pas nous endormir avant le lever du soleil… nos corps unis, nos bouches inventant des mots pour nos incantations magiques…

Quand le soleil se fait trop brûlant pour nos peaux, nous aimons nous réfugier dans le lit clos et nous enivrer de toutes ces odeurs restées captives… Nous aimons nous y aimer, y parler de tout et de rien, mais surtout de nous. Nous refusons d’évoquer le futur.

Nous n’allons presque plus jamais tous les deux, ensemble, dans la remise fraîche, parce que nous savons que nous y chercherions un nouveau trésor et que le temps n’est pas encore venu de le découvrir.

Trolouinde s’est construite, s’est embellie autour de notre amour et notre amour s’est construit, a pris vigueur et force, s’est sublimé grâce à Trolouinde.

Il m’est arrivé d’embrasser un volet pour remercier Trolouinde d’exister et quand je me suis retournée, un peu craintive à l’idée de me faire surprendre dans ce baiser incongru et puéril, j’ai vu Anastase qui enlaçait un arbre. Nos regards, nos sourires à cet instant précis resteront à tout jamais un des plus beaux trésors que j’ai jamais possédés.

juan-bautista-nieto-1
Juan Bautista – Nieto

Quand il m’arrive de croiser mon reflet dans un miroir, dans une vitrine, je suis surprise de le trouver touchant, séduisant… Anastase a réussi à me faire arracher mon masque d’auto-ironie sarcastique… tout en douceur, en tendresse et en humour, il a réussi à me faire admettre que je pouvais aimer et être aimée en retour… à me faire accepter mes qualités aussi simplement que je souhaitais qu’il accepte les siennes.

Je n’ai jamais été aussi pleinement heureuse que pendant cette parenthèse estivale.

En ce premier dimanche de septembre, la parenthèse se referme. Il est temps pour moi de réintégrer mon foyer. Je sais que je reverrai Anastase dès que ma vie m’offrira la possibilité de passer une nuit à ses côtés. Si je me débrouille bien, j’espère pouvoir retourner à Trolouinde avant l’hiver…

Anastase m’a déposée devant chez moi. Je regarde la porte comme si elle m’était étrangère. Je prends une respiration profonde et après de longues minutes, trouve le courage de l’ouvrir, la gorge serrée.

Dimanche 4 septembre, quelques instants avant minuit

Les yeux rougis, le nez gonflé d’avoir pleuré, Anastase m’ouvre sa porte, à laquelle je viens de frapper.

– Tu voudrais bien héberger… recueillir une réfugiée… une réfugiée sentimentale ?

Son sourire… putain, c’qu’il est beau ! Anastase me déboîte presque l’épaule en m’attirant contre lui.

– Je ne sais pas si nous avons un avenir ensemble, mais ce que je sais, c’est que je veux vivre mon présent à tes côtés…

Une nouvelle vie commence alors… LA vie commence enfin !

Publicités

J'aime bien lire les commentaires sur mes écrits...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s